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Lettre ouverte au Président de la République



Le futur parc d’éoliennes flottantes de 750 MW au large de Groix et Belle-Île : une technologie prometteuse, une décision d’implantation désastreuse


Monsieur le Président

Nous savons que l’éolien en mer sera une composante importante du mix énergétique en 2050. Nous savons aussi que les éoliennes flottantes joueront un rôle clé dans cette évolution, car elles sont adaptées aux fonds marins de grande profondeur et peuvent être placées loin des côtes .

Comment accepter dans ces conditions que le premier parc de grande taille, qui doit être implanté au large de Belle-Île et Groix, défigure des paysages peints notamment par Monet, et ampute ces îles d’une partie de leur horizon marin ?

Monsieur le Président, n’avez-vous pas affirmé en juillet 2021 que « Les projets en solaire ou en éolien, là où ils créent trop de tensions, dénaturent et défigurent le paysage, il faut savoir ou les adapter ou y renoncer » ? N’avez-vous pas ajouté en février dernier que « Personne ne souhaite voir nos paysages remarquables, nos sites classés, abîmés par des grandes pales blanches » ?

La décision de Barbara Pompili de mai 2021 ouvrant un dialogue concurrentiel pour le parc de Bretagne Sud ignorait ces principes, ainsi que les conclusions du débat public organisé par la CNDP. Elle définissait un périmètre d’implantation dont les parties Sud et Ouest étaient proches des côtes de Belle-Île et de Groix. Nous venons d’apprendre que cette implantation se ferait plus précisément en mer territoriale, à 20 km de Belle-Île, 28 km de Groix et de la presqu’île de Quiberon, au mépris de toutes les préoccupations paysagères et environnementales (cette zone recouvre un plateau rocheux qui constitue un important réservoir de biodiversité). A cette distance des côtes, les 60 éoliennes de 260 mètres de haut (soit les 7/8ème de la Tour Eiffel), d’une puissance totale de 750 MW[1], seront très visibles des côtes insulaires, et l’impact sur les paysages et le tourisme sera irréversible.

Cette perspective est d’autant plus choquante que la technologie des éoliennes flottantes permet de faire de ce parc un projet exemplaire pour la transition énergétique. Les industriels nous ont affirmé pouvoir s’accommoder d’un positionnement à 50 ou 70 km des côtes insulaires, dans des zones plus ventées, à partir desquelles RTE est capable d’effectuer sans surcoût significatif un raccordement au réseau électrique.

Le choix d’une installation à 20 km de Belle Île et 28 km de Groix et Quiberon répond en réalité à des calculs médiocres, mêlant espoir de percevoir des subventions (une installation plus lointaine, en zone économique exclusive, empêcherait, dans l’état actuel de la réglementation, aux communes riveraines de toucher la taxe sur les éoliennes), et mirages concernant les retombées du futur parc en termes d’emplois de maintenance.

Ce choix, qui aurait été fait localement, doit encore être validé au niveau national. Il est indispensable de réorienter rapidement ce projet lancé en pleine crise sanitaire, qui suscite encore l’incrédulité de nombreux riverains, peu au fait de ses derniers développements. Accepter qu’une technologie d’avenir, celle des éoliennes flottantes, cause un fort préjudice à des paysages emblématiques lors de la première réalisation d’envergure, c’est engager de la plus mauvaise manière le déploiement d’une importante capacité d’éoliennes offshore, qui devrait représenter de 22 à 60 GW selon les scénarios envisagés par RTE à l’horizon 2050[2].


Noëlle Bonnetain

Présidente de la Fédération de protection et d’aménagement de la baie de Quiberon, des îles et du Grand Site dunaire


Bernard Genton

Président de l’Union Belliloise pour l’Environnement et le Développement (UBED)


Pascale des Mazery

Présidente d’Horizon Groisillon


PRESENTATION DETAILLEE


Le projet

Un parc de 60 éoliennes flottantes de 750 MW[3], en deux tranches de 250 MW et 500 MW.

Il s’agit du premier parc commercial d’éoliennes flottantes en France et dans le monde, après plusieurs expérimentations.

Chaque éolienne aura une puissance de 12 MW et une hauteur totale de 260 mètres (les 7/8ème de la Tour Eiffel), contre 207 mètres pour le parc de Saint-Brieuc en cours d’installation.

Localisation : en Bretagne Sud, au large de Belle-Île, Groix et Quiberon.

Le coût total du projet est estimé à 2,25-3 Md€.

La procédure

Chargée de mener le débat public durant la crise sanitaire (de juillet à décembre 2020), la CNDP concluait dans son compte-rendu à l’absence de consensus sur le périmètre d’implantation soumis au débat[4] et à la vive inquiétude concernant l’impact visuel du projet La ministre Barbara Pompili a néanmoins pris le 18 mai 2021 une décision d’ouverture d’un dialogue concurrentiel pour le premier parc de 250 MW, en retenant une zone de 130 km2, à cheval sur la mer territoriale et la zone économique exclusive.




En septembre 2021, 10 candidats[5] pour l’appel d’offres ont été présélectionnés par le Ministère de la transition écologique.

A la suite d’une concertation menée par RTE, le préfet du Morbihan a annoncé en mars 2022 le choix d’une zone d’atterrage et de raccordement située à l’Est de la zone d’étude, sur les communes d’Erdeven et de Plouharnel, en Grand Site de France (Gavres-Quiberon).

Le cahier des charges pour le dialogue concurrentiel, comprenant notamment la zone d’implantation définitive des éoliennes, doit être fixé en juillet 2022. Nous avons été informés que la décision avait été prise localement à la fin du mois de juin d’implanter les éoliennes à l’Ouest de la zone « Pompili »[6], ce qui les situerait toutes en mer territoriale, à moins de 22 km des côtes les plus proches.

Les candidats doivent remettre leurs offres en octobre 2022, la désignation du lauréat du dialogue concurrentiel intervenant au début de l’année 2023, avec un début des travaux en 2025.

En parallèle, la mise en concurrence sera lancée à partir de 2024 pour le 2ème parc de 500 MW, qui sera situé à proximité du premier (les ouvrages de raccordement seront mutualisés).

L’impact de cette décision sur l’environnement et sur les paysages

Indépendamment des interrogations environnementales que suscite la perspective d’un déploiement à grande échelle de parcs éoliens offshore au large de la Bretagne, la zone d’implantation du premier projet de 250 MW correspond à un plateau rocheux, considéré comme un réservoir important de biodiversité. Cette zone est en revanche peu favorable à la pêche professionnelle.

L’impact sur les paysages de 60 éoliennes de 260 m de haut, situées à 20 km de Belle-Île et 28 km de Groix de la presqu’île de Quiberon[7], sera en revanche majeur. Par leur emplacement, leur nombre et leur hauteur, ces installations détruiront des perspectives emblématiques de ces paysages côtiers, prisés des touristes et des randonneurs, et inscrits dans l’histoire des îles.

L’exemple le plus manifeste de l’atteinte portée à un élément de notre patrimoine est donné par les Pyramides de Port Cotons à Belle Île, peintes par Claude Monet en 1886. A la place de la perspective marine représentée par le peintre se dresserait ainsi en 2030 un ensemble d’éoliennes barrant l’horizon :



Et que dire de Groix, patrie du plus grand poète breton, Jean-Pierre Calloch, dont le poème « Me zo ganet e kreiz ar mor » (Je suis né au-milieu de la mer »), a été chanté et popularisé par Alan Stivell ? L’île perdrait en 2030 son horizon marin, fondement de son identité :




L’alternative proposée par les associations de défense du patrimoine et de l’environnement

Contrairement à l’éolien posé (cf. St Brieuc), l’éolien flottant peut parfaitement être installé à une grande distance des côtes, à des profondeurs importantes.

Les industriels y sont eux-mêmes favorables, les zones de grand large étant plus ventées, et moins susceptibles de donner lieu à des conflits d’usage.

Des représentants de RTE ont indiqué informellement en cours de concertation qu’un raccordement pouvait se faire jusqu’à 70 km des côtes sans difficulté technique (raccordement en courant alternatif comme pour la zone côtière) et sans surcoût majeur (par rapport au coût total de raccordement, évalué à 250 M€, le surcoût en câbles serait de 2 à 4 M€ par km supplémentaire, soit environ 60 M€)[8].

Une implantation à 50-70 km des côtes permettrait de faire de ce premier projet d’éoliennes flottantes à grande échelle un projet exemplaire, qui apporterait la démonstration que la transition énergétique peut aller de pair avec le respect des paysages et de l’environnement.


Les déterminants de la décision d’implanter les éoliennes flottantes à proximité des côtes

Les retombées fiscales de la taxe sur les éoliennes

Une partie de la taxe sur les éoliennes en mer de 18 k€/kW (soit 4 à 5 M€/an pour la première tranche de 250 MW) est attendue par les communes riveraines, qui ne recevront rien si le projet est implanté en dehors des eaux territoriales[9].

Bien que certains maires[10] aient fait connaître leur opposition à une implantation en zone « Pompili », l’attraction exercée par cette manne annuelle a manifestement joué un rôle significatif dans la décision d’installer les éoliennes à moins de 22 km des côtes[11].

Les retombées en termes d’emplois de maintenance

Il s’agit d’un des principaux arguments du maire de Lorient Fabrice Loher, farouche défenseur d’une implantation en mer territoriale. L’autre « ligne rouge » fixée par l’élu est « que la base de maintenance soit implantée au port de Lorient ».

L’exemple du parc de Saint-Brieuc, dont la maintenance sera assurée à partir de navires basés à Saint-Malo, qui feront des campagnes en mer de deux semaines, montre cependant que la maintenance des parcs éoliens offshore ne se fait pas nécessairement à partir du port le plus proche. Cet exemple montre de plus que le critère de l’éloignement n’est pas déterminant pour le choix de la base de maintenance.

La pêche

La localisation de la « zone Pompili » sur un plateau rocheux peu éloigné des côtes répond à la demande des pêcheurs de Lorient, qui pratiquent la pêche au chalut, à laquelle ce site n’est pas adapté. Il s’agit en revanche d’un site de frayage (reproduction) de poissons, dont l’équilibre est nécessaire au maintien d’une pêche durable. Il est en outre fréquenté par les pêcheurs de Houat, Hoedic et Belle Ile, qui pratiquent une pêche traditionnelle, et qui perdront une aire d’activité proche de leurs ports d’attache.

Des zones plus lointaines, au Sud-Ouest du périmètre d’étude, avaient été désignées comme propices à l’implantation d’éoliennes par le CRPMEM (Comité Régional des Pêches Maritimes et des Elevages Marins) de Bretagne avant l’ouverture du débat public.

L’espoir d’une production d’hydrogène vert par les éoliennes flottantes

De nombreuses parties prenantes (pêcheurs, transporteurs maritimes, transporteurs terrestres) tablent sur une production d’hydrogène par les éoliennes flottantes pour réduire leur facture énergétique ainsi que la pollution associée à leur activité.

Cet espoir a d’autant moins de chances de se concrétiser à court terme que la production d’hydrogène ne figure pas dans les attendus du projet. S’il devait en être autrement pour la deuxième tranche de 500 MW, un positionnement à 50-70 km des côtes ne ferait nullement obstacle à une telle production, l'implantation de l'usine électricité-hydrogène étant indépendante de l'emplacement des éoliennes.

La volonté de rattraper le « retard » de la France en matière d’éoliennes offshore

Le thème du retard de la France en matière d’éoliennes offshore est mis en avant pour justifier le calendrier actuel, qui ne permettra pas au premier projet commercial de bénéficier du retour d’expérience des expérimentations menées en Bretagne et en Méditerranée. Ce « retard » explique également les réticences à envisager aujourd’hui la solution alternative d’un emplacement à 50-70 km des côtes.

De fait, le choix d’un périmètre autre que celui décidé en mai 2021 par la ministre Barbara Pompili décalerait sans doute de quelques mois ou d’un semestre la remise des offres par les industriels. Ce délai doit cependant être relativisé, si l’objectif est d’engager dans les meilleures conditions le déploiement d’un vaste maillage d’éoliennes offshore au large du littoral métropolitain, nécessitant l’attribution de 20 GW d’ici 2030, et visant une capacité installée de 40 GW en 2050[12].





Annexe cartographique




La carte ci-dessus reprend la décision de la ministre Barbara Pompili concernant le premier projet de 250 MW (en bleu) et le second de 500 MW (bleu plus jaune) au sein de la macro-zone soumise initialement au débat (en violet), ainsi que les aires d’études de raccordement en mer et à terre (la zone A été choisie en mars 2022).

La limite des eaux territoriales figure en pointillés bleus.



[1] Les 60 éoliennes (ou 50 si leur puissance est rehaussée) seront installées en deux tranches : une première de 250 MW, objet du dialogue concurrentiel lancé en mai 2021, une seconde de 500 MW qui sera réalisée dans quelques années à proximité de la première (les ouvrages de raccordement seront communs aux deux tranches). [2] Cf. Futurs énergétiques 2050, publié par RTE en février 2022 [3] D’après les dernières informations données par les industriels, le nombre des éoliennes pourrait être ramené à 50, au prix d’un rehaussement de leur puissance individuelle à 15 MW, et d’un allongement de leurs pâles, accroissant leur hauteur. [4] https://eolbretsud.debatpublic.fr/wp-content/uploads/EolBretSud-Compte-rendu.pdf [5] Les candidats sont les suivants : consortium formé par CIP et ENI ; Eoliennes Flottantes Bretagne Grand Large, société de projet d’EDF Renouvelables et Maple Power ; consortium formé par les groupes Elicio et BayWa r.e ; Equinor ; Iberdrola ; Ocean Winds, co-entreprise dédiée à l’éolien en mer d’ENGIE et d’EDPR ; RWE ; consortium formé par Shell, Valeco (filiale d’EnBW) et Eolien en Mer Participations (filiale de la CDC) ; consortium formé par les groupes TotalEnergies, Green Investment Group et Qair ; consortium formé par les groupes wpd, Vattenfall et BlueFloat Energy [6] L’implantation définitive se situerait donc à l’intérieur du polygone « ABCDGH » du schéma de la page précédente. [7] Décision locale de fin juin 2022 [8] Interrogé formellement dans le cadre de la concertation « post débat public », RTE a refusé de confirmer cette information, indiquant même que les seules études qu’il avait menées concernant l’éventualité d’une implantation éloignée des côtes étaient des études de bathymétrie. [9] Lorsque les éoliennes marines sont situées dans les eaux territoriales, 50 % de la taxe revient aux commune riveraines, 35 % aux pêcheurs, 10 % à l’Office français de la biodiversité, et 5% aux organismes de secours en mer. [10] Dont Madame Huchet, présidente de la communauté des communes de Belle Île, lors de la réunion de concertation organisée le 2 mars dernier. [11] Lorsque les éoliennes sont implantées en zone économique exclusive, à plus de 12 miles nautiques (22 km des côtes), l’article 101 de la LFI pour 2022 prévoit que le produit de la taxe revient à l’État, qui l’affecte à « des actions relatives à la connaissance et la protection de la biodiversité marine, à l'exploitation et la transformation durable de produits halieutiques, au développement d'autres activités maritimes et à la sûreté maritime ». Fabrice Loher, maire de Lorient, soulignait le 22 février 2022 « l’importance d’une implantation à moins de 12 miles nautiques du littoral morbihannais, afin que nous bénéficiions de la taxe de l’éolien en mer ». Pour améliorer l’acceptabilité des nouvelles installations par les élus locaux, il serait souhaitable d’étendre aux communes riveraines le bénéfice de cette taxe, d’autant plus que leur taille (plus de 260 m) les rend visibles bien au-delà de la limite des eaux territoriales. [12] Cf. le « Pacte éolien en mer » signé en mars 2022 entre l’Etat et les représentants de la filière.



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